Poésie ile réunion - Les filaos

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CULTURE > Musiques de l'île de la Réunion > Les Filaos

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 " Une des poésies les plus connues du poète réunionnais Léon Dierx (1838-1912) Extrait de : Les lèvres closes.

On a pu dire que cette poésie était :

un paysage mais aussi une symphonie musicale.

 

Les filaos

 

Là-bas, au flanc d’un mont couronné par la brume,

 

Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos,

Sous l’ondulation de l’air chaud qui s’allume

 

Règne un bois toujours vert de sombres filaos.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

 

Là-bas, dressant d’un jet ses troncs roides et roux,

Cette étrange forêt aux couleurs ineffables

 

Pousse un gémissement, lugubre, immense et doux.

Là-bas, bien loin d’ici, dans l’épaisseur de l’ombre,

 

Et tous pris d’un frisson extatique, à jamais,

Ces filaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre,

 

Et dardent vers le ciel leurs flexibles sommets.

Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages,

 

Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages,

 

Un chant grave et houleux dans les taillis bercés.

Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine,

 

Du matin jusqu’au soir, sans relâche, on entend

Sous la ramure frêle un sonore haleine

 

Qui naît, accourt, s’emplit, se déroule et s’étend

Sourde ou retentissante, et d’arcade en arcade

 

Va se perdre aux confins noyés de brouillard froids,

Comme le bruit lointain de la mer dans la rade

 

S ‘allonge sous les nuits pleines de longs effrois.

Et derrière les fûts pointant leurs grêles blanches

 

Au rebord de la gorge où pendent les mouffias,

Par place on aperçoit, semés de taches blanches,

 

Sous les nappes de feu qui pétillent en bas,

Les champs jaunes et verts descendus aux rivages

 

Puis l’Océan qui brille et monte vers le ciel.

Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages

 

N’arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,

 

Epand seul le respect et l’horreur à la fois

Dans l’air religieux des solitudes hautes.

 

C’est ton âme qui souffre, ô forêt ! C’est ta voix

Qui gémit sans repos dans ces mornes savanes.

 

Et dans l’effarement de ton propre secret,

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes,

 

Sur l’homme, ou sur l’enfant vierge encor de regret,

Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves,

 

Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur ton front,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,

 

Plane ton froissement solennel et profond.

Bien des jours sont passés et perdus dans l’abîme

 

Où tombent tour à tour désir, joie et sanglot ;

Bien des foyers éteints qu’aucun vent ne ranime

 

Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot

Sans pitié ni reflux de la cendre fatale,

 

Depuis qu’au vol joyeux de mes espoirs j’errais,

O bois éolien ! sous ta vote natale,

 

Seul, écoutant venir de tes obscurs retraits,

Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves,

 

Ta respiration onduleuse et sans fin.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,

 

Fatidiques chanteurs au douloureux destin,

Vous épanchiez sur moi votre austère pensée :

 

Et tu versais en moi, fils craintif et pieux,

Ta grande âme, ô Nature ! éternelle offensée !

 

Là-bas, bien loin d’ici, dans l’azur, près des cieux,

Vous bruissez toujours au revers des ravines,

 

Et par-delà les flots, du fond des jours brûlants,

Vous m’emplissez encor de vos plaintes divines,

 

Filaos chevelus, bercés de souffles lents !

Et plus haut que les cris des villes périssables,

 

J’entends votre soupir immense et continu,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

 

Qui passe sur ma tête et meurt dans l’inconnu !

 

 

L’auteur chante sa nostalgie, car il a écrit ces vers

en Métropole loin de sa terre natale.  C. L

 

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